vendredi, 15 août 2008

Le coup de gueule de Bigeard

Après la démission du général Cuche, chef d'état-major de l'armée de terre, l'un de ses brillants aînés, Marcel Bigeard, dit sa colère, ses inquiétudes... et sa confiance à Sarkozy. A sa manière : sans détour et sans fioriture.

A 92 ANS, le général Marcel Bigeard (l'officier le plus décoré de l'armée française) n'a pas perdu son langage direct ni son sens de la formule. Soldat de légende ayant sauté sur Diên Biên Phu, en 1953 et 1954, il évoque la démission spectaculaire du général Cuche et le malaise des armées. Ancien patron du 3 e RCP (régiment de parachutistes coloniaux), dont le 3 e RPIMa (régiment de parachutistes d'infanterie de marine) de Carcassonne est l'héritier direct, il confie sa colère après le drame.



Comment avez-vous ressenti la démission du général Cuche ?

Général Bigeard. Faut le faire ! Les généraux, quand ils ont deux étoiles, ils en veulent trois puis quatre. En principe, on ne démissionne pas comme ça. Je crois qu'il faut un certain courage, d'autant plus qu'il avait un job prévu : gouverneur des Invalides. Je dis : c'est bien. Je salue le panache même si je comprends les deux. Le président de la République a assez de travail, il est débordé, alors une affaire comme ça, ça ne l'arrange pas. A Carcassonne, il est arrivé certainement en colère et leur a dit : « Vous êtes des amateurs. » C'était le mot de trop ! Le général a entendu ça. Il est parti et c'est bien. Mettez-vous à sa place.

Le général Cuche affirme que sa démission « est exclusivement liée aux événements dramatiques survenus à Carcassonne », mais il avait dénoncé dès janvier une « paupérisation globale » des forces terrestres...

Ça, je n'ai pas suivi. Mais vous savez, c'est une période difficile dans tous les domaines. Il fallait réformer. Il a raison, Sarko, tout le monde était endormi. Il met un coup de fouet, mais il faut le faire avec une nation derrière vous. On n'en n'est pas encore là. Refaisons d'abord la France avec un idéal de grandeur.

Les militaires français ont-ils encore les moyens de se battre ?

Vous le savez, il y a réduction des effectifs et des budgets. Mais il y a aussi moins de menaces, c'est un fait. Ce n'est pas les Russes ou les Allemands... Mais, moi, je le dis : nous sommes en guerre. C'est une guerre subversive qui frappe où elle veut, quand elle veut. Ils ont frappé l'Amérique, l'Angleterre, l'Espagne, pourquoi pas demain la France ? L'ennemi, ce sont tous ces mouvements subversifs, dirigés par Al-Qaïda, et qui travaillent dans l'ombre et peuvent décider de descendre Bigeard cette nuit. C'est le terrorisme islamique avec des gens qui ont un idéal et sont prêts à se faire tuer, à tirer sur la foule ou n'importe quoi...

Que pensez-vous de la réforme annoncée par le livre blanc de la défense ?

Vous savez, j'en ai vu des réformes au cours de ma vie ! J'ai 92 ans. J'en ai vu des livres blancs et ce ne sera pas le dernier. Quand on a vécu tout ce que j'ai vécu, tout cela fait mal. Je le dirai dans mon nouveau livre : « Mon dernier round face à la vieillesse ». Ce qui me permettra de sortir d'une façon correcte. On dira : il est mort en donnant un dernier coup de plume !

« On n'ose plus parler de patrie »

Y a-t-il une crise de confiance entre l'armée et le chef des armées, Nicolas Sarkozy ?

Je ne vais pas jusque-là. Vous savez, Sarko, il est tout et commande tout. Je me demande comment il fait et j'admire. Il n'a pas une minute. Je me demande comment son crâne n'éclate pas. Alors, je pense qu'il sait ce qu'il fait. On verra bien et je souhaite qu'il réussisse car son combat, c'est le mien, c'est le vôtre, c'est celui de la France.

Vous avez commandé (en 1955 et 1956 en Algérie) ce qui deviendra le 3 e RPIMa. Le drame de Carcassonne, c'est un « coup dur » ?

Même à 92 ans, cela me fout un coup comme si j'étais encore à la tête du régiment. Ça fait mal aux gens de Carcassonne qui aimaient ce régiment et qui ont aujourd'hui des enfants blessés. C'est un drame. C'est un coup très dur pour ce régiment prestigieux qui avait une excellente réputation et qui reste l'un des trois plus beaux régiments de France.

Comment redonner le moral à nos troupes ?

Cela dépend du patron qui prendra ça en main, en disant : « Nous sommes tous dans la merde, voilà où on en est. Il faut redresser le pavillon et parler de patrie. » Car on n'ose plus parler de ça, alors que ça existe toujours les nations. Voyez l'Euro de football. Il nous faut des hommes qui vivent avec leurs coeurs et leurs tripes. Bleu, blanc, rouge pour la France !

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